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Ladaptation des produits
Louverture vers de nouveaux marchés,
en Europe centrale et orientale ou ailleurs, suscite une question
fondamentale : doit-on adapter ses produits aux souhaits et aux
caractéristiques de la demande locale ? Pour les tenants
du marketing global tels que T. Levitt [1], des différences
existent entre les consommateurs selon leur origine ou leur provenance,
mais elles tendent à satténuer du fait du développement
de la technologie et de la modernisation des sociétés.
Les biens peuvent donc être diffusés universellement,
à charge ensuite à la politique de communication de
trouver les formules pour créer ou révéler
les besoins de la meilleure manière.
Au début des années 1990, cette
stratégie simple a fonctionné en Europe centrale et
orientale car les produits occidentaux fascinaient les consommateurs.
A lopposé, les produits conçus spécifiquement
pour la région essuyaient des échecs car les consommateurs
les considéraient comme étant de moindre qualité.
Dans les années qui suivirent, le succès des produits
fabriqués localement par des firmes occidentales a révélé
la nécessité de développer des solutions propres
aux marchés ciblés.
Les partisans du marketing interculturel qualifient
la décision dadaptation de contingente [2]. Pour J.-C.
Usunier [3], il ne peut y avoir une stratégie unique pour
exporter du fromage, des cigarettes ou du matériel militaire.
Dans des pays différents, le produit et la politique de marketing
originels subissent un effet de distorsion grossissant ou réducteur,
appelé « effet-prisme ». Le géant américain
Procter & Gamble en a par exemple supporté les conséquences
lorsque son shampooing et après-shampooing « Wash &
Go », célèbre dans les pays occidentaux grâce
à laspect pratique de sa formule, a connu un échec
auprès des consommatrices dEurope centrale qui nen
voyaient pas lutilité, puisquelles nétaient
pas habituées à utiliser des après-shampooings.
A lopposé, les hamburgers de chez Mc Donalds
ou les bières Heineken, qui sont des produits de moyenne
gamme dans leurs pays dorigine, sont perçus comme des
produits de luxe dans les pays dEurope centrale et orientale.
Sur le terrain, ladaptation réelle
aux conditions locales tient davantage des discours que de la
pratique. H. Machkova [4] a montré que nombre de firmes
présentes en Europe centrale recouraient au principe
de la standardisation adaptée, qui consiste à
modifier quelques caractéristiques mineures des produits
afin de les faire percevoir par les consommateurs comme étant
adaptés, tout en continuant à bénéficier
des économies déchelles. Favorable au «
Think global, act local », H. Machkova recommande dutiliser
des stratégies différentes, notamment pour la
campagne de communication, en fonction des zones daffinités
culturelles [5]. Ainsi lAméricain Campbell ne commercialise-t-il
en Europe centrale que la moitié de sa vingtaine de variétés
de soupe, quil adapte aux goûts locaux en modifiant
leur teneur en sel et en sucre. De même, la firme Danone
a pu, grâce à la stratégie de la standardisation
adaptée, simposer sur des marchés aussi
difficiles que celui du yaourt en Bulgarie
ou de la biscuiterie en République tchèque.
La segmentation
Des différences significatives de mentalités
et de goûts existent entre les pays dEurope centrale
et orientale. Par exemple, les romans « Harlekin » réalisent
des ventes record en Pologne et en République tchèque,
pays connus pour leurs penchants pour la littérature et le
romantisme, alors quils restaient relativement peu populaires
chez le voisin slovaque. Les différences nationales étant
prises en compte, lanalyse marketing devra effectuer des segmentations
à lintérieur de chaque pays selon la catégorie
socio-professionnelle, lâge, le pouvoir dachat,
lurbanisation des populations, etc., sans cependant atteindre
le niveau de précision requis pour les pays occidentaux.
Malgré une densité moyenne de population
relativement forte (120 habitants/km²), létat
des infrastructures rend l'accès aux populations locales
peu aisé, que ce soit pour la fourniture de services publics
par les autorités ou pour la distribution de biens et de
services par les entreprises et les coopératives. Dans ces
conditions, les cibles privilégiées pour distribuer
les produits occidentaux restent les grandes villes, qui recèlent
dautre part un pouvoir dachat plus élevé.
G. Hamel et C. K. Prahalad conseillent dattaquer
un marché par ses points faibles, comme les Japonais lont
par exemple fait pour lindustrie automobile américaine.
La situation particulière de chacun des PECO aboutit à
des recommandations variables selon les pays, hormis la nécessité
déprouver dans tous les cas sa stratégie sur
une région-test. En Hongrie, les plans marketing doivent
être essentiellement dirigés sur Budapest, compte tenu
de la forte centralisation hongroise, tandis que la plupart des
voïvodies peuvent être ciblées en Pologne. Cette
dernière est à ce titre le pays le mieux doté
avec quarante-deux villes de plus de 100 000 habitants, résultat
de son découpage administratif en voïvodies et de la
décentralisation due à lhistoire du pays et
à ses partages et déplacements de frontières
successifs.
Lorsque le ou les marchés cibles sont définis,
il est recommandé de viser dans un premier temps des parts
de marché conséquentes dans un nombre restreint de
pays plutôt que den rechercher de plus faibles dans
davantage de pays. De même, une stratégie dexportation
réussie doit en principe précéder toute implantation.
Lexportation est même durablement préférable
à limportation lorsque les marchés sont restreints
et accessibles, à lexemple de lEstonie, ou lorsque
les consommateurs affichent une préférence pour les
produits importés par rapport aux produits de la même
marque fabriqués localement [6].
Dans les PECO, la définition précise
du consommateur cible est délicate. Du fait de la difficulté
à estimer le pouvoir dachat et les habitudes de consommation
des populations, la plupart des grandes firmes se fient aux ventes
de leurs concurrents pour évaluer le potentiel des marchés.
Un premier principe couramment admis est de cibler en priorité
les jeunes citadins. En effet, les générations les
plus anciennes ont vu leur épargne sévaporer
avec linflation, tandis que les jeunes perçoivent des
salaires en moyenne plus élevés. De plus, les citadins
sont beaucoup plus accessibles que les populations rurales et se
caractérisent par un comportement de consommation plus favorable
aux produits occidentaux.
Dautres cibles peuvent être envisagées.
En Pologne, les retraités forment plus du quart de la population
et leur pouvoir dachat tend à augmenter, contrairement
aux retraités tchèques par exemple. Pour finir, il
convient de remarquer que 10 % environ de la consommation totale
dans les pays dEurope centrale est réalisée
par des étrangers, touristes ou expatriés. Il sagit
dune population moins exigeante et qui effectue ses achats
dans des endroits aisément identifiables, tels que les grands
magasins des centres-villes ou les commerces proches des lieux touristiques.
La gamme
En fonction des objectifs de segmentation, les
firmes offrent une gamme plus ou moins étendue pour un produit
donné. En Europe centrale et orientale, il est souvent judicieux
de recourir à des gammes courtes, cest-à-dire
peu développées, afin déviter les risques
de cannibalisme. Les différents éléments de
la gamme risqueraient en effet de se concurrencer, du fait de la
taille souvent restreinte des marchés locaux. Cest
pourquoi Nescafé, qui dispose pourtant de trois cents arômes
pour ses boissons chaudes, se limite à commercialiser dans
chaque pays dEurope centrale et orientale ceux qui sont le
plus en rapport avec les goûts locaux.
Plus précisément, la priorité
doit être donnée au milieu ou au bas de gamme car les
consommateurs connaissent peu les produits étrangers. Ces
derniers sont exposés dans les magasins sans distinction,
les chemisiers Naf-Naf côtoyant les tailleurs Pierre Cardin.
Parfois, le rétrécissement de la gamme est imposé
par des contraintes de disponibilités locales. Ainsi, bien
que la Pologne soit un des principaux producteurs de pommes de terre
au monde, les restaurants Mc Donalds ont des difficultés
à sapprovisionner localement en frites surgelées
répondant à leurs normes.
La marque
Pour la plupart des biens de consommation, la marque
joue en général un rôle essentiel dans la différenciation,
dans le sens où elle permet de se démarquer de la
concurrence. En Europe centrale et orientale, sa portée est
plus restreinte.
Tout dabord, dun simple point de vue
pratique, la fidélité à la marque est aléatoire
lorsque les approvisionnements sont irréguliers. Bien souvent,
le consommateur achète ce quil trouve, et non ce quil
cherchait. Dautre part, les produits sont connus du grand
public, mais pas les leaders occidentaux qui les diffusent. Les
tests de connaissance spontanée des marques le montrent :
les personnes sondées citent des produits locaux quelles
consomment régulièrement ainsi que des produits prestigieux
quelles connaissent de nom sans jamais avoir pu les utiliser
(Rolls-Royce, Jaguar, etc.). La connaissance des marques nétant
pas liée à une expérience personnelle du produit,
les firmes occidentales ont plus de difficulté à se
différencier de la concurrence. Ainsi Procter & Gamble
ne peut-il pas sappuyer en Europe centrale et orientale sur
la renommée de ses nombreuses marques et doit donc utiliser
le sigle P&G pour consolider sa notoriété.
La construction dune image de marque
est une opération difficile, car les consommateurs locaux
se sentent envahis par les marques étrangères,
notamment dans le domaine alimentaire. La parade quutilisent
les principaux acteurs occidentaux est de créer des marques
à consonance nationale pour chaque marché. Par
exemple, le chocolatier Suchard produit les mêmes plaques
de chocolat en Roumanie et en Bulgarie,
avec sensiblement le même emballage, le même design,
le même prix, le même goût, mais un nom différent
: Svoge en Bulgarie
et Poiana en Roumanie. De même, les marques Malbork du
producteur français de pâtes Marbot et Opavia de
Danone sont leaders dans leur domaine respectivement en Pologne
et en République tchèque, grâce à
la présentation et au packaging des produits, similaire
à ceux de leurs concurrents locaux.
Lemballage et le conditionnement
Dune manière générale,
hormis pour les symboles américains que sont Coca-Cola ou
Walt Disney, la diffusion en Europe centrale et orientale dun
produit unique avec un packaging international est soit impossible,
soit vouée à léchec.
Dans la plupart des PECO, les obligations concernant
les emballages sont plus strictes quen Europe de louest,
notamment pour le recyclage. De plus, certaines restrictions en
termes de consumérisme obligent les emballages à comporter
des mentions obligatoires et écrites en langue locale. Bien
quelles tendent à se rapprocher du droit communautaire,
ces obligations sont mouvantes et contraignantes pour les entreprises,
qui y répondent souvent par des systèmes de cluster.
Présent dans tous les PECO, Kraft Jacobs Suchard élabore
ainsi un modèle détiquette respectant les exigences
du pays le plus sévère, puis lapplique dans
les autres pays, de manière à ce que certaines informations
y figurent déjà si elles devaient ultérieurement
devenir obligatoires.
Des adaptations du conditionnement des produits
sont également nécessaires à des fins commerciales.
Tout dabord, celui-ci doit être en cohérence
avec les budgets et les habitudes de consommation des individus.
Compte tenu des pouvoirs dachat limités et de la fréquence
presque quotidienne des achats, la plupart des produits habituellement
vendus en packs de six ou de douze (yaourts, papier hygiénique,
etc.) seront avantageusement proposés à lunité
dans les PECO. Dautre part, si dans les pays occidentaux loriginalité
du packaging joue un rôle dans la décision dachat,
les consommateurs dEurope centrale et orientale attendent
dun emballage quil soit simple et utile [7], les emballages
trop sophistiqués étant perçus comme gaspillant
de la matière. En Pologne, la société Bresse-Pol
avait choisi de soigner le packaging de ses biscuits, sucreries
et farines, mais elle est rapidement revenue à lemballage
papier. De même, dans les restaurants Mc Donalds, les
sandwichs sont enroulés dans des papiers spéciaux
et non dans des boîtes en plastique.
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[1] T. Levitt, The globalization
of markets, Harvard Business Review, mai-juin 1993.
[2] La théorie
de la contingence est un courant dominant des sciences de gestion
en France. Elle remet en cause le « one best way » des
classiques et préconise des solutions adaptées en
fonction des facteurs de contingence, qui peuvent être la
taille de la firme, la culture de la population ciblée, la
législation du pays, etc.
[3] J.-C. Usunier, Commerce
entre cultures (deux tomes), PUF, 1992.
[4] H. Machkova, Pratiques
et politiques de marketing en Europe de lEst, Revue Française
de Gestion, janvier-février 1998.
[5] Les zones daffinités
culturelles consistent en un découpage de lEurope centrale
et orientale en plusieurs segments homogènes obtenus selon
certains critères tels que la langue, le niveau de développement
économique et la religion.
[6] Dans la plupart
des PECO, les fumeurs sont fortement demandeurs de cigarettes Philip
Morris importées, au contraire de celles produites sur place.
[7] Par exemple, un
emballage facilement transformable en cadeau est un argument de
vente.
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