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Le droit du travail et les syndicats
Sur le papier, le droit du travail dans les PECO
est très différent selon les pays et généralement
compliqué, dans le sens où il mêle des dispositions
de Codes du Travail édictés sous le communisme et
une multitude de lois plus récentes. En Europe orientale
et balkanique, la protection juridique des employés est minime.
En Europe centrale, les législations sociales sont théoriquement
très favorables aux employés mais, dans la pratique,
le droit nest pas scrupuleusement respecté et les travailleurs
continuent de se trouver en situation de dépendance vis-à-vis
de leurs employeurs.
La tradition syndicale telle qu'elle s'exerçait
dans le passé prévaut encore aujourd'hui dans les
PECO, cest-à-dire que les syndicats ne s'inscrivent
pas dans un rapport de logique conflictuelle avec les directions
d'entreprise mais au contraire dans un rapport de logique convergente.
Les représentants syndicaux sopposent en général
aux partenariats et aux rachats qui entraînent des licenciements
et des réorganisations, mais ils acceptent les modernisations,
lavenir de lentreprise les préoccupant davantage
que les hausses des salaires ou le maintien de lemploi. Sagissant
de syndicats dentreprises, rarement dépendants de fédérations
nationales, leur action sexerce en majorité dans les
entreprises publiques et il nexiste pas encore réellement
de syndicats patronaux.
Les syndicats restent contrôlés par
les anciens syndicalistes communistes, même si cela est
de moins en moins le cas. Leur pouvoir nest réellement
significatif quen Pologne, bien quil ait décru
par rapport à lépoque de Solidarnosc, ainsi
que dans une moindre mesure en Bulgarie,
en Hongrie et en Slovaquie, notamment pour létablissement
des conventions collectives. Les mouvements sociaux sont limités
et, mises à part quelques pressions telles que celles
provoquées par les grèves de 1992-1993 en Pologne,
les revendications ne sont pas encadrées par des actions
organisées. La grève constitue un recours rarissime,
qui n'aboutit presque jamais à des concessions des patrons.
D'autre part, le chômage, et surtout la peur du chômage,
brident les velléités de contestation.
Symbole des orientations libérales des
gouvernements des PECO, lâge de la retraite est maintenu
ou allongé par des systèmes transitoires en cours
pour intervenir généralement à soixante-cinq
ans pour les hommes et à soixante pour les femmes. Cependant,
la faiblesse du montant des pensions, hormis peut-être en
Pologne, oblige à continuer à travailler au-delà
de ces limites d'âge.
Au sein de lentreprise, la direction nest
soumise à aucune obligation de négocier les salaires
avec les partenaires sociaux et possède peu de contraintes
quant au licenciement [1]. Les pays dEurope centrale et orientale
sont ainsi en mesure de pratiquer le dumping social, autant en ce
qui concerne les coûts que la flexibilité du travail.
La main-duvre
Hormis en Albanie, les PECO disposent dune
main-duvre très bien formée, surtout dans
le domaine technique. Dans les pays dEurope centrale, les
statistiques sont souvent comparables à celles des pays occidentaux
: 16,1 % dune classe dâge en Hongrie arrivent
à luniversité, la Slovénie compte 18
étudiants pour 1 000 habitants, plus de 6 % de la population
active tchèque est employée dans le secteur de lenseignement,
etc. Cependant, les restrictions budgétaires pour léducation
et la recherche ainsi que la fuite des cerveaux commencent à
entraîner une diminution du niveau de qualification réelle
des populations.
Habituée à des conditions de travail
peu clémentes sous le communisme, la main-duvre
est généralement robuste [2]. Leffort à
la tâche est en revanche variable selon les pays, même
voisins. Les Estoniens montrent un réel esprit dinitiative
et travaillent beaucoup plus dur que les Lettons, adeptes du 9 heures-17
heures. Les Centre-Européens sont réputés travailleurs
mais la pratique montre que leur ardeur et leur implication dans
lentreprise sont généralement faibles, contrairement
aux pays dEurope orientale et balkanique. De plus, les vols
de biens publics ou de lentreprise restent courants [3], les
plus hauts personnages publics ayant partout échoué
dans leur volonté dinsuffler une nouvelle éthique
quils ne respectent pas eux-mêmes.
Le climat social et les conditions de travail
Traditionnellement, les qualificatifs pour désigner
le monde du travail au temps de l'ancien Bloc de l'Est étaient
l'austérité, le caractère strict des réglementations
et le stakhanovisme. Les travailleurs étaient supposés
être dévoués et fiers de soutenir la cause communiste,
mais ces clichés sont loin dêtre justifiés.
Il régnait au contraire pendant le communisme une sorte de
« Contrat social » dans les entreprises qui garantissait
la sécurité de lemploi, la paix sociale, des
cadences de travail faibles, ainsi quune multitude de services
et de prestations gratuites dans les entreprises [4].
Encore aujourdhui la main-duvre
jouit d'un climat professionnel et psychologique relativement épargné
par les problèmes du travail moderne que sont la peur du
licenciement, le stress, la pression des objectifs, les conflits,
le mobbing, la discrimination, le harcèlement sexuel, etc.
Le travail précaire ou à temps partiel reste peu développé,
hormis pour les personnes âgées. En revanche, le développement
des horaires flexibles et des exigences de polyvalence et de disponibilité
constitue un changement ressenti de manière douloureuse par
les travailleurs.
Les conditions matérielles de travail sont
difficiles au regard des standards occidentaux, mais la main-duvre
y est habituée. La plupart des entreprises fonctionnent en
journée continue, cest-à-dire sans pause réelle
le midi, ce qui diminue sensiblement lefficacité au
travail. En règle générale, les employés
embauchent le matin entre sept et neuf heures selon les pays, de
manière à ne pas débaucher après quinze
heures ou dix-sept heures, et donc préserver lessentiel,
cest-à-dire la vie de famille. Dautre part, nombre
dindividus étant employés dans au moins deux
entreprises à la fois, leur ardeur au travail sen trouve
automatiquement réduite.
Lorganisation et la productivité
des entreprises
Les commanditaires des réformes avaient
prévu quen engageant les programmes macro-économiques
et notamment la privatisation des entreprises, léconomie
de marché sinstallerait automatiquement. Or, lexpérience
a montré que la seule transformation des institutions et
des droits de propriété ne suffisait pas à
engendrer des comportements micro-économiques efficients.
Malgré une amélioration régulière de
la qualité des produits proposés et des gains de productivité
atteignant jusquà 10 % par an en Pologne ou en Hongrie,
les firmes dEurope centrale et orientale nont pas réussi
à se défaire de leurs maux traditionnels : un endettement
massif, une organisation du travail inefficace, des équipements
productifs obsolètes, une production inadaptée et
une faible efficacité énergétique entraînant
gaspillage et pollution. Face à la concurrence internationale,
elles se retrouvent non compétitives.
Selon une enquête des consultants autrichiens
Czipin et Partner, les travailleurs en Europe centrale et orientale
passent seulement la moitié de leur temps de travail à
des activités productives. En Hongrie, sur un temps normal
de 225 jours de travail par an, 110 sont perdus. Un tiers lest
à cause dun management et dune planification
inadéquats, laissant les travailleurs sans indication sur
le travail à réaliser. Le reste est imputable aux
pannes et aux blocages informatiques, au manque déthique,
aux lacunes de la communication et à un manque de compétence.
Les auteurs de lenquête ont également estimé
à 13 % le temps perdu de manière intentionnelle.
En quittant la situation déconomie
de pénurie où elles étaient sûres découler
leurs produits, les firmes des PECO se sont soumises à un
défi que Th. Levitt résume en une phrase : «
produire ce que lon peut vendre et non vendre ce que lon
peut produire ». Dès lors, les exigences du marché
doivent commander la stratégie de lentreprise, ses
structures et les comportements de son personnel.
Dans les PECO, le marketing occupe une place moins
importante que dans les pays occidentaux. Culturellement, ces pays
restent à prédominance industrielle et ce sont donc
les caractéristiques intrinsèques des produits et
des services qui comptent, davantage que le marketing. Pour bâtir
un avantage compétitif durable et défendable, les
firmes doivent se recentrer sur le cur de leur métier
ou profiter de niches. Une des priorités communes aux entreprises
locales est de réduire leur portefeuille dactivités
aux seules qui créent de la valeur, ce qui nécessite
dexternaliser nombre de fonctions telles que lentretien,
la restauration, le gardiennage, etc. Lutilisation doutils
tels que les matrices ou le découpage des métiers
en domaines dactivités stratégiques (DAS), dont
il convient didentifier les facteurs-clés de succès,
sont des pratiques inconnues dans les PECO, mais pourtant utiles
compte tenu de laccroissement de la concurrence sur ces marchés.
La réforme des structures et des mentalités
Au niveau des structures dentreprise, lefficacité
organisationnelle est affectée par la forte bureaucratie
et le taylorisme qui caractérisent lEurope de lEst.
Des améliorations sont nécessaires au niveau de lergonomie
du travail et du zoning, de simples changements dans l'organisation
des bureaux permettant des économies de temps substantielles
et un renforcement de la sécurité. En revanche, lapplication
intégrale de normes organisationnelles de la maison-mère
est risquée, comme ont pu le montrer les sociologues C. Durand
et J.-L. Le Goff [5] dans leur étude de la filiale polonaise
de Thomson, Polkolor. La mise en place de nouvelles normes inspirées
du management participatif et de la qualité totale, dont
les fondements nont guère semblé naturels aux
employés locaux, a nécessité dimposer
des procédures très précises, ce qui a en définitive
conduit à remplacer un système bureaucratique par
un nouveau système tout aussi lourd. Le groupe suédo-suisse
ABB est couramment considéré comme le modèle
de réussite du management en Europe centrale et orientale.
Le géant de lénergie et de léquipement
ferroviaire simplante en principe en joint-venture, mais il
ne rachète que les divisions profitables des entreprises.
Après la reprise, les entreprises sont réorganisées
en centres de profit puis elles adoptent le système de contrôle
de gestion et de reporting du groupe.
La réorganisation des structures implique
des choix sur les fonctions à développer. Lorsquils
sont écrits, les organigrammes des firmes des PECO ressemblent
fort à ceux qui sont adoptés dans les pays occidentaux.
Cependant, en pratique, les fonctions modernes des entreprises telles
que le contrôle de gestion, la gestion des ressources humaines
ou le marketing restent à un niveau embryonnaire dans les
firmes petites et moyennes. Face au poids de lendettement
et aux difficultés de trésorerie, la priorité
est donnée à la survie à court terme ; le pilotage
financier, la mise en valeur du capital humain et la stratégie
marketing ne font donc pas partie des préoccupations des
entrepreneurs. Dans la majorité des entreprises, les services
fonctionnent avec des instruments obsolètes : la planification
financière et la comptabilité analytique sont rudimentaires
ou inexistantes, la gestion prévisionnelle des emplois et
des compétences est inconnue et les représentants
commerciaux, non formés aux techniques de recherche de clients
et de vente modernes, comptent sur leurs liens antérieurs
pour maintenir le niveaux des ventes.
Avec laccroissement de la concurrence, loffre
doit évoluer pour répondre directement et le mieux
possible aux besoins de la clientèle. A ce titre, le service
devient un argument supplémentaire de vente, progressivement
proposé par les entreprises innovatrices locales. Le spécialiste
polonais de lélectronique et de lélectroménager
Elektroland a ainsi basé son succès sur la livraison
à domicile, tandis quIkea sest procuré
un avantage décisif par rapport à ses concurrents
en instaurant la possibilité de retourner les biens achetés
pendant trente jours. La réforme des mentalités apparaît
comme un des points essentiels de la modernisation des firmes, tant
au niveau de la réorganisation des structures que de lengagement
vers la satisfaction des clients. A la mentalité de fonctionnariat
héritée du système passé doivent se
substituer, dans la mesure du possible, limplication de lemployé
et son adhésion aux valeurs de lentreprise.
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[1] Ce nest cependant pas le cas en
Pologne où la procédure de licenciement pour motif
économique est complexe et rarement mise en uvre.
[2] La propagande passée valorisait
les tâches physiques et éprouvantes.
[3] Un proverbe tchèque dit : «
Qui ne vole pas vole sa famille ».
[4] Du fait de leur indifférence vis-à-vis
des buts politiques, dune promotion qui résultait moins
de leurs performances que de tractations au sein du Parti et de
rémunérations égalitaires incitant peu à
leffort, les travailleurs faisaient preuve dune démotivation
générale, voire dun laxisme et même dune
tendance à tricher dans laccomplissement de leurs obligations.
[5] C. Durand et J.-L. Le Goff, Le nouveau
management dans les Pays de lEst : la formalisation des procédures,
CFCE, 1995.
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