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Cultures, langues et traditions


La composition des populations et les minorités

Dans son histoire, l’Europe médiane a été marquée par une multitude de déplacements et de mélanges de populations. Aujourd'hui, la plupart des PECO abritent d'importantes minorités, tandis que d’autres comme la Pologne ou la Tchécoslovaquie ont obtenu leur homogénéité ethnique après avoir expulsé en 1945 respectivement au moins dix millions et trois millions d’Allemands de leur territoire.

La plus importante minorité, présente dans tous les PECO, est la minorité Rom. Leur nombre s’élève probablement à cinq millions, dont deux millions en Roumanie, huit cent mille en Bulgarie, ex-Tchécoslovaquie et ex-Yougoslavie et six cent mille en Hongrie [1]. Cependant, seule une partie d’entre eux est recensée. Par exemple, ils constituent officiellement 1,52 % de la population en Slovaquie, mais les diverses organisations roms estiment qu’ils atteignent 10 % [2]. Bien qu'il existe quelques journaux en rom, des émissions à la radio, comme à Prague et à Skopje, ainsi qu’un programme télévisé à Budapest, il s’agit d’un peuple aux droits élémentaires bafoués. Systématiquement discriminés, ils ne possèdent ni terre ni travail, hormis des tâches ingrates telles que le nettoyage des rues ou la réparation des routes. Il faut cependant reconnaître que leur volonté d’assimilation est en général limitée et que le taux de criminalité relatif à cette population est sensiblement plus élevé que pour les autres minorités.

La seconde minorité en nombre est la minorité hongroise, présente dans les Etats issus de la dislocation de l’Autriche-Hongrie en 1918, le Traité de Trianon ayant confisqué à la Hongrie les deux tiers de son territoire et la moitié de sa population. Aujourd’hui, près plus d’un million et demi de Hongrois vivent en Roumanie, cinq cent mille en Slovaquie, soit environ 8 % de la population de l’un et l’autre pays, environ cent cinquante mille en Ukraine et près de cent mille dans les pays de l’ex-Yougoslavie. Les Hongrois de l’étranger ont tendance à émigrer car leurs droits linguistiques et éducatifs, notamment en Slovaquie et en Roumanie, ne sont globalement pas respectés.

Essentiellement présentes en Europe centrale, les minorités ukrainiennes dépassent un million d’individus, bien qu'officiellement seules quelques centaines de milliers de leurs membres soient recensées. Si l'on exclut les Ukrainiens qui vivent depuis plusieurs dizaines d'années dans certaines régions frontalières de l’Ukraine, il s’agit d’une population composée presque exclusivement d’hommes dans la force de l’âge, qui servent de main-d’œuvre robuste et peu exigeante aux entrepreneurs locaux [3]. Leur présence est mal perçue par les populations d'Europe centrale, dans le sens où elle entraîne un accroissement du chômage, une baisse significative des salaires versés pour les métiers non qualifiés et une considérable évasion fiscale relative aux emplois non déclarés. De plus, la population ukrainienne contribue peu au développement économique des pays concernés puisque l’essentiel des rémunérations reçues est transformé en épargne destinée aux familles restées sur place.

D’autres minorités se retrouvent enfin dans des pays donnés. Les Turcs représentent près de 10 % de la population bulgare, les Albanais entre 20 et 30 % en Yougoslavie et en Macédoine et les Russes environ 10 % en Lituanie et plus de 30 % en Estonie et en Lettonie. Dans ces deux derniers pays et plus particulièrement en Lettonie, les Russes souffrent au niveau administratif et professionnel de ségrégations, régulièrement dénoncées par l’Union européenne. D’une manière générale, les minorités ne sont pas économiquement intégrées et sont quotidiennement confrontées au nationalisme et à la xénophobie dans leur pays d’accueil, le cas extrême étant représenté par les exactions serbes au Kosovo. A l’opposé, la Slovénie sert d’exemple pour le traitement des minorités. Le Parlement national comprend un Comité spécial des minorités et le gouvernement a établi un bureau pour les minorités. Les minorités italienne et hongroise sont considérées comme indigènes avec des droits protégés par la constitution de 1992 et notamment des sièges réservés au Parlement et dans les assemblées des communautés locales, ainsi que le droit à l’éducation dans leur langue maternelle et le droit d’employer ces langues dans l’administration publique.

Les familles de langues

Les langues officielles parlées en Europe centrale et orientale se regroupent en cinq familles : slave, balte, latine, albanaise et finno-ougrienne. Fortement majoritaire en nombre de locuteurs, le groupe slave comporte lui-même trois sous-groupes, homogènes tant au niveau grammatical que lexical [4]. Les Russes, les Ukrainiens et les Biélorusses forment le groupe des Slaves de l’Est. Leur intercompréhension est élevée, à la fois du fait de proximités linguistiques et de la connaissance de la langue russe, davantage parlée dans certaines régions de Biélorussie et surtout d’Ukraine que la langue nationale. La famille des Slaves de l’ouest comprend les Tchèques, les Slovaques, les Polonais, les Slovènes et les Sorabes [5]. Les Slaves de l'ouest se distinguent des deux autres familles slaves par l’usage d’un alphabet latin et non cyrillique, auquel sont ajoutés une dizaine de caractères. Pour finir, les Slaves du sud sont essentiellement représentés par les Croates [6], les Serbes, les Monténégrins, les Bosniaques [7], les Macédoniens et les Bulgares, toutes ces langues étant très proches [8].

En dépit de similarités avec l’allemand et le polonais, le letton et le lituanien appartiennent à un groupe linguistique différent, celui des langues baltes. En revanche, l'estonien n'est pas une langue balte mais une langue du groupe finno-ougrien, non indo-européen et réputé parmi les plus complexes au monde. Ce groupe comprend également le finnois et le hongrois [9]. Les langues latines sont représentées dans les PECO par le roumain et le moldave. Très similaires entre elles, ces langues sont celles qui se rapprochent le plus du latin, progressivement assimilé à la suite de la victoire vers 106 après J.-C. de l’empereur romain Trajan sur les Daces. Pour finir, l'albanais est une langue isolée, sans parenté identifiable avec les groupes linguistiques voisins.

La mentalité centre-européenne

Pour tous les spécialistes des PECO, de C. Milosz à J. Rupnik en passant par J. Nowicki, il ne fait aucun doute que la culture des pays d’Europe centrale est profondément européenne. Dans sa thèse de « l’Occident kidnappé » développée au début des années 1980, M. Kundera énonce clairement cette idée : « du fait de la tutelle soviétique, l’Europe centrale est un élément politique de l’Europe de l’Est, mais elle se situe géographiquement au centre et appartient culturellement à l’Ouest [10]». L’Europe centrale présente des similitudes fortes avec l’Allemagne, dans le sens notamment de la place de la culture, de l’art et de la littérature dans la société, de la primauté du droit du sang dans la conception de l’identité nationale, ainsi que du respect de l’ordre et de l’organisation bureaucratique.

Au-delà de ces points communs, chaque pays d'Europe centrale possède des traits propres. Les Hongrois caractérisent probablement le mieux l'esprit à la fois romantique et mélancolique [11] que l’on prête aux Européens du centre. D'autre part, la Hongrie brille au niveau international par son nombre exceptionnel, compte tenu de la taille du pays, de compositeurs de renommée internationale, prix Nobel ou champions olympiques. Influencée par l’héritage de la noblesse, la culture polonaise est connue pour la place centrale qu’elle accorde à la religion dans la société [12]. L’anticonformisme et l’irrédentisme constituent l’autre facette de la mentalité polonaise, illustrée par la résistance face à l’Allemagne nazie et à la tutelle soviétique, et personnalisée par le héros national Pilsudski, dont les victoires militaires ont permis la reconstitution de la Grande Pologne dans les années 1920. Les Tchèques se caractérisent par des valeurs et des attitudes en bien des points opposées à celles des Polonais. D'une part, la noblesse de Bohême a été discréditée dès 1620 au profit des propriétaires terriens puis des capitalistes. D’autre part, la religion et la spiritualité ne jouent plus depuis les Hussites qu’un rôle mineur dans la société tchèque. Enfin, la voie choisie pour conduire le destin de la nation est traditionnellement la politique du compromis, illustrée par la devise : « Si vous ne pouvez pas les battre, joignez-vous à eux » [13]. Malgré soixante-quatorze ans de vie commune avec les Tchèques, les Slovaques s’en distinguent assez nettement. Tandis que les premiers possèdent une tradition culturelle et économique parmi les plus riches d’Europe, le peuple slovaque était jusqu’au début du XXe siècle composé de ruraux, subissant jusqu'en 1918 la domination des Hongrois. A cette époque, les Slovaques ne comptaient guère d’élites instruites, ce qui leur confère encore aujourd'hui un complexe d’infériorité vis-à-vis des autres peuples d’Europe centrale.

Marquées par un héritage prussien, allemand et polonais, les mentalités et les valeurs sociales dans les pays baltes se rapprochent de celles des pays d'Europe centrale. L’influence des Suédois et des Russes est également notable, les premiers ayant légué leur esprit nordique austère et la religion luthérienne à la Lettonie et à l’Estonie, tandis que les seconds, relativement libéraux avant 1917, ont imposé à partir des années 1920 un modèle économique en même temps qu’ils ont commandé l’émigration de plusieurs millions de Soviétiques. Très différents entre eux, les pays baltes ont en commun plusieurs accords administratifs et économiques ainsi que leur volonté d’émancipation de la Russie, déjà célèbre sous le passé pour ceux que l’on appelait les « peuples chantants » [14]. Linguistiquement, seuls les Lituaniens et les Lettons appartiennent au groupe balte, les Estoniens se rattachant, comme leur voisin finlandais, au groupe finno-ougrien. En ce qui concerne la religion, les catholiques lituaniens, proches à ce titre de leur voisin polonais, s’opposent aux luthériens estoniens et lettons et à leurs minorités russes orthodoxes. De même, la Lituanie est traditionnellement rurale et tournée vers l’intérieur, tandis que l’Estonie et la Lettonie sont maritimes.

Les Slovènes se présentent sous les traits d'un peuple discret mais à l'identité nationale forte et ancienne. Du fait d'une histoire étroitement liée à celle de l’Autriche, ils revendiquent les valeurs germaniques de culture, d’austérité et de rigueur, tout à fait distinctes de celles de leurs voisins de l’ex-Yougoslavie, même si en pratique leurs comportements trahissent une certaine influence méridionale. Traditionnellement vassaux des Hongrois, les Croates ont toujours représenté la limite de l’Occident et du catholicisme. Ils ont développé à ce titre un fort nationalisme teinté d’extrémisme [15], dont un des messages philosophiques est de s’imposer aux populations musulmanes et slaves du Sud avec lesquelles ils cohabitent. En termes de mentalités et de modes de vie, les Croates paraissent cependant aussi proches des pays balkaniques que des autres pays d’Europe centrale.

La mentalité balkanique et est-européenne

Les Balkans au sens large constituent un bloc relativement homogène et totalement distinct de l’Europe centrale et des pays baltes. Leur passé se caractérise par des sociétés archaïques et inorganisées jusqu’aux phases d’indépendance vis-à-vis de l'Empire ottoman, entre le milieu du XIXe et le début du XXe siècle. A partir de 1945, ces pays subirent une nouvelle tutelle, sous la forme de la soumission à l'impérialisme rigide du communisme [16]. La chute de ce dernier en 1989 a eu pour conséquence de créer un vide considérable dans des pays où, contrairement à l'Europe centrale, les référents antérieurs et les sociétés civiles étaient faibles. Aujourd’hui, ces Etats possèdent des cadres juridiques et institutionnels de démocratie et d'économie de marché, mais des mentalités et des traditions culturelles ancrées dans le passé. Les valeurs de base restent la famille, les réseaux, la recherche d’une vie simple et l'hospitalité. Hormis en Albanie et dans la Fédération croato-musulmane de Bosnie-Herzégovine, qui sont musulmanes, la religion orthodoxe occupe une place importante dans la société, bien que celle-ci soit décroissante.

En Roumanie, l’homogénéité linguistique et culturelle et la fierté nationale sont des traits caractéristiques. Dans le reste de la zone des Balkans, les consciences identitaires sont complexes et multiples. Tous les pays comportent d’importantes minorités non intégrées, telles que les Albanais en Macédoine et en Yougoslavie, les Turcs et les Pomaks [17] en Bulgarie, les Roms et les Hongrois en Roumanie.

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[1] Les dernières estimations datent de 1990.

[2] Ceci s’explique par le caractère nomade des Roms, qui rend leur recensement difficile. De plus, une partie des Roms ne possède pas d’adresse et ne peut donc pas obtenir la nationalité du pays dans lequel elle vit, tandis que ceux qui la possèdent ont tendance à se déclarer dans les recensements en tant que tels et non en tant que Roms.

[3] Ces Ukrainiens travaillent souvent sans contrat de travail ni sécurité sociale, grâce à une simple entrée touristique. L'Europe centrale emploie également des centaines de milliers de travailleurs clandestins originaires d'autres pays de la CEI et des Balkans.

[4] Les similarités sont également étendues entre les langues slaves appartenant à des groupes différents, notamment en ce qui concerne la grammaire et les vocabulaires technique et professionnel.

[5] Estimés entre 50 000 et 70 000, les Sorabes vivent essentiellement en Lusace saxonne et dans le Brandebourg, dans l’ancienne Allemagne de l’Est.

[6] Contrairement aux autres langues du groupe, le croate s’écrit en caractère latins mais il n’est pas possible de le distinguer de manière nette du serbe, les deux langues ayant toujours été mêlées.

[7] Les Bosniaques sont des Serbes ou des Croates convertis à l’islam pendant l’occupation ottomane.

[8] Le bulgare diffère des autres langues slaves, notamment du fait de ses emprunts turcs et de sa quasi-absence de déclinaisons.

[9] Les langues ayant divergé au début du Moyen-Age, l’intercompréhension n’est pas possible entre l'estonien et le hongrois. En revanche, l'estonien est très proche du finnois.

[10] in M. Kundera, Un Occident kidnappé, Le débat, n°27, pp. 3-22, nov. 1983.

[11] Les Hongrois possèdent, avec leurs cousins estoniens, le taux de suicide le plus élevé au monde. Certains psychologues expliquent ceci par l’isolement culturel de la Hongrie au centre de l’Europe, ainsi que par l’histoire, qui a presque toujours placé le pays du côté des « perdants ».

[12] La population est à 95 % catholique, dont 75 % de pratiquants. D’autre part, le catéchisme y est une matière obligatoire pour le passage du baccalauréat.

[13] Cette philosophie a été mise en pratique aussi bien lors de l'invasion par les troupes d'Hitler que pendant la normalisation ayant suivi le Printemps de Prague. Appréciant l'autodérision, les Tchèques se reconnaissent dans le personnage imaginaire de Chveik (Svejk), soldat lymphatique de l’armée austro-hongroise pendant la Première Guerre mondiale.

[14] Les pays baltes répondaient à l’oppression soviétique davantage par des combats culturels que physiques, et notamment par des chants exaltant leur culture nationale.

[15] Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Croates ont été gouvernés par le mouvement fasciste des Oustachis, dont certains membres sont aujourd’hui réhabilités.

[16] Contrairement aux pays d’Europe centrale, le modèle imposé était davantage national-communiste que soviétique, dans le sens où les Roumains et plus encore les Yougoslaves et les Albanais étaient peu dépendants de Moscou.

[17] Au nombre de trois cent mille environ en Bulgarie, les Pomaks sont des Bulgares convertis à la religion musulmane pendant la période d’occupation ottomane.


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